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Éditorial

‘‘ÇA’’ : Retour à la tradition

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Jac

La musique dite sacrée, phénomène d’une portée immense mais qui reste à appréhender, à enrichir à bon escient, est devenue un facteur primordial de renouvellement de la musique haïtienne. Qu’on se le dise : « ÇA » en revendique la spécificité et la valeur colossale, toutefois cette musique et ses origines ont été trop souvent mises à l’écart. Certes, il y eut des tentatives appréciables, mais l’apport du groupe ‘‘ÇA’’ sous sa forme brute peut être défini comme une mise en rapport des rythmes rituels, profanes et du jazz.

 

Une des raisons de cette démarche : il est évident que nous sommes actuellement au milieu d’une époque de transformation continue et d’enrichissement des valeurs culturelles. Mais il existe encore une autre raison fondamentale pour le renouvellement de la texture musicale. Lorsque l’on recherche l’explication de cet engouement pour les racines profondes de la musique haïtienne, on doit diriger nos investigations vers ces rythmes pétro, nago, chasseur, dahomée, etc.

 

Barbancourt

Tradition et modernité : un mariage réussi

D’où vient l’étonnante narration de ce groupe ? D’une façon saisissante, ‘‘ÇA’’ retranscrit une tradition jusqu’ici occulte et occultée, sauf quelques rares exceptions, à l’instar de ATAHUALPA YUPANQUI, à laquelle il ajoute un questionnement subjectif de son cru. Au cœur – non à la frontière – de la musique progressive, une quête de sens dénaturés, inlassablement gommés, une quête de l’identité et du dialogue. Le résultat en a été de rendre viable un enchevêtrement d’apports disséminés, variés. C’est ainsi que dans la superposition simultanée de quelques rythmes endogènes et composants de la pop music avec en plus des acquis avant-gardistes, les relations entre ce brassage de rythmes (notion ainsi vieille que le monde) et la musique contemporaine sont très étroites.

 

Est-ce somme toute du voodoo-Jazz ? Certainement. Cependant avec une nette prédominance du voodoo. Le concert du vendredi 21 janvier 1983 était divisé en deux parties : dans un premier temps, on a eu affaire aux rythmes, à proprement parler, traditionnels. La seconde partie était réservée au mariage voodoo-jazz. Epoustouflant foisonnement qui n’est pas seulement un retour aux sources par un recours simultané à leurs potentialités et à la prospective. La confrontation de ces rythmes participe autant à une expérience douloureuse qu’elle définit une approche spécifique de la musique haïtienne. Tant il est vrai que la réinsertion des traditions dans la mise en question historique est primordiale, sans doute autant que la tradition orale qui se fait au jour le jour.

 

Thématique du groupe ‘‘ÇA’’ : chants de vie et de douleur

Chaque disjonction, chaque cri ouvre la voie à des phrasés défaits, à des lignes ébauchées, à des motifs colorés mais poignants. Citons quelques-uns : Elise, Aïzan (rythme chasseur), Porte-faix (rythme pétro-mardi gras), Majofré, Nagazz (mélange de nago et de jazz), 105 (sans sou), Maroulé (Nago), La Saf (allusion aux coupeurs de canne haïtiens qui vont en Dominicanie), etc. Rythme et thème, mais plus encore, tradition et subjectivité, y entretiennent des rapports intimes. Ainsi, le rythme et son corollaire, le thème, sont corrélatifs, indissociables. Les cris de révolte, les fantasmes s’y expriment et se décalent. Manière d’autant plus déchirante que sa justification se situe au niveau de la nécessité de chanter ses peines et joies avec originalité.

 

Souffle ramifié d’un peuple foncièrement impulsif, toutes violences et tous chants confondus. ‘‘ÇA’’, c’est le langage rituel aux prises avec le réel, la densité baroque d’une texture qui évoque à la fois le monde ambiant, la souffrance, le désir de vivre, en utilisant tour à tour une tonalité andaki et un discours quotidien. L’intention, l’indicible même se trouvent constamment confrontés à l’univers des thèmes chantés – parlés – criés, de la cohue. Et seulement parce qu’ils servent de support, de référence, de miroir. Thématique qui bascule, se construit dans le ressac des confrontations, échanges, questionnements conjoncturaux, superposition de rythmes et de motifs scandés hors de toute surface unificatrice, où, en images craquelées, des éclairages underground et ceux qu’on a refoulés.

 

De plus, ‘‘ÇA’’ n’a pas retranscrit des thèmes, des manières mises en quarantaine, mais à dépoussiérer des archives, à désocculter des mémoires restées interdites, amnésiques jusqu’à maintenant. Il jette, sur notre monde, ses déchirures et ses restrictions, un regard éparpillé, âcrement lumineux et un peu agressif. Cela ressemble bien entendu à notre regard atavique. Une sorte de mise en relation critique de l’héritage ancestral et de l’actualité. Ebullition exhibant ses bulles. A partir de là : moins de l’anticipation qu’une quête inlassable du sens originel indéfini, qui plus est, thèmes pleins d’émotion que ‘‘ÇA’’ a transformé en images d’une signification réconfortante.

 

C’était allégorique, à l’Institut Français d’Haïti, la bruyance torride qui n’en finissait pas de conter, de se contredire jusqu’à contenir toute la salle sidérée dans une atmosphère mystérieuse, mi-funéraire mi-euphorique. Pourtant cette turbulence n’était pas à mon avis hermétique : trajet vers le discontinu, son langage délirant, sa cadence. ‘‘ÇA’’ est à l’écoute des rites, à l’écoute de quelque chose de plus transcendant, à l’écoute du temps présent.

 

Sans aucun doute, un concert vivant (live) ! Pour ce faire, il a fallu éclater les a priorismes, confronter les possibles, questionner leurs contenus – à l’intersection des entrelacs qu’ils impliquent et dont ils dérivent.

 

Passé l’ahurissement devant cet emploi « percussionniste », c’est-à-dire violent, frénétique des instruments et voix, cette compilation de coups de tambour, on est saisi d’admiration justifiée. ‘‘ÇA’’ tient surtout à une prise de conscience fonctionnelle de la valeur de la musique sacrée, à une remise en question féconde de ses caractères fonciers, à une exploitation audacieuse de ses potentialités, ce qui a entraîné du coup un ton ambitieux et défini clairement un état d’esprit survolté.

 

Qui sont-ils ces musiciens pas comme les autres ? Faut-il parler de marginaux lorsqu’on évoque à raison ceux qui s’acharnent à enrichir leur patrimoine culturel ? L’appellation d’avant-gardistes convient mieux dans le cadre d’une refonte enrichissante de la musique haïtienne, ‘‘ÇA’’ fait figure de proue. Synthèse réussie de la tradition et du renouveau. Toutefois un regret : le spectateur non familier de la tradition musicale nationale a droit à une écoute discographique que tout cela soit enregistré, avec tout ce qu’il implique de travail supplémentaire. Voilà ce qui reste à faire !

 

Pour conclure, on peut dire qu’il ne s’agit pas véritablement de rythmique brute. C’est donc un ton résolument authentique. Un hommage émouvant au patrimoine, fait d’exhubérance et de déchirement. Demeure inaliénable la retransmission des rythmes traditionnels. C’est non pas un chant, mais une saga déroutante immergeant le cœur et la perception dans une reconversion exaltante, dans des retrouvailles pathétiques. Une tradition à enrichir constamment, telle est la signification du groupe ‘‘ÇA’’.

Pierre-Raymond DUMAS

Initialement publié dans Le Nouvelliste du vendredi 28 janvier 1983.

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John F. Moreau (PDG | juno7) - Jinaud Augustin (ADM, Redacteur en Chef) - Jusner JEAN-PIERRE CPAH, (Economiste) - Lunick Revange (Redacteur) Pierre Emmanuella Tanis (Rédactrice) - Ody Bien-Eugène (Photographe) - Patrick Edouarzin TCHOOKO (Caricaturiste), Chrisnette Saint Georges (Présentatrice) Jean Herntz Antilus (Rédacteur)

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