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Gangstérisation de l’espace ou le défi du XXIème siècle pour l’aménagement du territoire en Haïti

Gangstérisation de l’espace ou le défi du XXIème siècle pour l’aménagement du territoire en Haïti

S’adapter est un processus extrêmement ingrat. L’être humain, face aux dangers et menaces, se trouve obligé d’abandonner rapidement ses anciens repères symboliques et physiques afin d’obéir à son instinct de survie. Pourtant l’attachement à l’espace et à son chez soi est viscéral et en général un individu ou un groupe d’individu ressent inéluctablement un déchirement intérieur immense face à l’obligation impérieuse d’abandonner de force son lieu d’habitation.

Gaston Bachelard (1957), dans sa poétique de l’espace, disait à raison que « la maison est notre coin du monde. Elle est…notre premier univers. Elle est vraiment un cosmos ». Plus loin, il affirme que « la maison est une des plus grandes puissances d intégration pour les pensées, les souvenirs et les rêves de l’homme. Dans cette intégration, le principe liant, c’est la rêverie. Le passé, le présent et l’avenir donnent à la maison des dynamismes différents, des dynamismes qui souvent interfèrent, parfois s’opposant, parfois s’excitant l’un l’autre. Sans elle, l’homme serait un être dispersé. Elle maintient l’homme à travers les orages du ciel et les orages de la vie. Elle est corps et âme. Elle est le premier monde de l’être humain. Avant d’être jeté au monde …l’homme est déposé dans le berceau de la maison ». S’il faut élargir le point de vue de Bachelard sur la maison, cette dernière, perçue comme force d’intégration sociologique, est imbriquée dans un ensemble plus large qu’est l’habitat rural ou l’habitat urbain, évoluant dans une dynamique spatiale planifiée en rapport avec l’aménagement du territoire.

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Ce que tous les haïtiens observent avec émoi n’est rien d’autre qu’une conséquence directe de la négation des principes de l’aménagement du territoire par les autorités gouvernementales. Dans un second temps, cela  renvoie également à un niveau plus subtil,  à savoir, une déstructuration mentale forcée des rapports symboliques liés à l’espace. Les riverains de Martissant, Fontamara, Bel-air et d’autres zones de la capitale haïtienne (bas Delmas, Nan Site) sont tenus de quitter leur espace d’habitation et un élément très important à tenir compte c’est le fait pour les envahisseurs d’incendier graduellement  des maisons (Martissant, Bel-air, Cité Soleil: espace de grandes concentrations de populations). Le feu étant destructeur et ou purificateur suivant l’esprit qui l’anime, dans ce cas précis, un processus d’effacement et de désintégration des souvenirs sont en train d’être opérés dans l’âme des habitants y compris un déracinement symbolique et mystique. A rappeler que «L’habiter Haïtien» comporte des rituels mystiques allant du «bòn kay, bay poto kay la manje» et les bains de feuilles aptes à attirer des vibrations positives avant de s’installer, pour ne citer que cela.

Chacun, suivant ses préférences académiques, peut  analyser les événements de gangstérisation de l’espace sur des angles divers. Les paramètres sociaux et politiques paraissent plus abordables. Et très peu d’analyses abondent dans le sens de l’aménagement du territoire et de l’anthropologie de l’espace .

Les Défis du XXIème siècle pour  l’Aménagement du Territoire en Haïti

Pour les esprits avisés en aménagement du territoire, cet état de fait était prévisible. Assiégée au quatre points cardinaux par des bidonvilles tant en hauteur (Canaan au nord, Morne l’Hôpital au sud, Jalousie à l’ouest) que sur le littoral (village de Dieu à l’est etc) et dans lesquelles prolifèrent des gangs armés, Port-au-Prince était vouée à un triste sort.

A l’allure des événements actuels, il faut inévitablement se positionner afin de corriger ces perturbations sociales par la mise en oeuvre d’une véritable politique d’aménagement du territoire.  A souligner que ce dernier, volet spatial de la planification, vise en quelque sorte le développement harmonieux (mise  en valeur de chaque portion de territoire) des régions et des localités en fonction de leurs spécificités, en vue d’offrir à chacun un cadre de vie et d’activités propres à son épanouissement en tant qu’homme, acteur social et producteur de biens matériels et immatériels concourant à la prospérité économique ainsi qu’à la paix sociale de la nation (MPCE, document cadre de la politique nationale d’aménagement du territoire, mai 2011). Le diagnostic territorial fut clairement défini. Il fallait corriger les déséquilibres spatiaux jugés déjà trop alarmants durant les années 1970-1980 (crise de la centralité, bidonvillisation, macrocéphalie des villes de Port-au-Prince et du Cap-Haïtien, étalement de certaines de nos villes principales et secondaires etc.)

Sur cette même lancée, de nombreux efforts ont été déployés de 1970 à 1986 pour doter le pays d’une politique économique de l’espace à travers, entre autres, les principaux instruments de planification spatiale dont le schéma national d’aménagement du territoire (1981-82) et la loi sur la régionalisation (septembre 1982). Mais, pour diverses raisons, les effets escomptés n’ont pas été produits. Depuis, particulièrement après 1986, l’aménagement du territoire a cessé d’être une préoccupation pour les différents dirigeants qui se sont succédé. Ceci, en dépit du fait que la constitution de 1987 prescrivait en son article 37 que « la loi fixe les conditions de morcellement et de remembrement de la terre en fonction du plan d’aménagement du territoire et du bien-être des communautés concernées, dans le cadre d’une réforme agraire ».

Tel que mentionné dans les trois paragraphes précédentes, aménager le territoire n’a jamais été une préoccupation majeure des gouvernements durant ces trente-cinq dernières années. Ils auraient compris qu’un plan d’urbanisme et de zonage auraient permis d’éviter la squattérisation du littoral, par extension, aurait annihilé la création de ces zones précaires et neutraliser la matérialisation de cette gangstérisation de l’espace. Ils auraient compris, à l’instar de Pierre Bourdieu cité par Segaud, que c’est la transformation de l’habitat qui précède et détermine les transformations sociologiques et non l’inverse.

Il ne reste plus d’autres issus. Il va falloir Modifier/ Reformuler l’espace pour modifier les comportements. Peut-être qu’une reformulation endogène de type violente et planifiée est à envisager pour le futur. Certaines clichées spatiales actuelles doivent disparaître au profit d’une esthétique et équilibre territoriaux.

 Quels sont les Enseignements de l’Anthropologie de l’Espace ?

Suivant Marion Segaud (2007), l’anthropologie de l’espace étudie et cherche à mettre en évidence les rapports qu’entretiennent les hommes à leurs espaces ou leurs environnements immédiats (maison, territoire, ville, globe terrestre). De ce point de vue, l’anthropologie de l’espace établit également des comparaisons entre ce qui est général ou partagé et ce qui est spécifique ou singulier si bien que de la société primitive à la société moderne, elle a permis de relever des traits communs que Segaud désigne sous l’appellation d « Universaux ». Ce sont:

L’habiter : tracer un rapport au territoire en lui attribuant des qualités qui permettent à chacun de s’y identifier. Des liens affectifs vont donc se tisser entre l’habitant et son lieu habitation.

Le fonder : mettre en rapport un lieu et l’univers (fonder une ville, un lakou). C’est une opération volontariste sur l’espace  émanant d’une autorité civile/politique ou religieuse. C’est aussi fixer sur le sol un ensemble de croyances, de visions du monde.

Le distribuer : Mettre de l’ordre dans l’espace. Cela évoque l’idée de séparation, de compartimentage. Au niveau micro ou de la maison, «Le distribuer» renvoie à la manière dont l’homme classifie chaque espace d’une maison (galerie, salon, chambre à coucher, salle à manger, la cour etc). Au niveau macro, il se réfère à l’aménagement du territoire qui s’intéresse à une répartition équilibrée de l’homme et de ses activités sur un territoire donné (zone d’habitation, zone industrielle,zone agricole, espace de loisirs etc)

 Le transformer et le reformuler : dans le premier cas, il s’agit de modifications graduelles de l’espace liées à un mouvement architectural innovant tenant compte de l’évolution et de la confrontation des formes d’habitat sur une période donnée. Quant au principe de reformulations de l’espace, il s’appuie sur l’idée de l’existence d’un état antérieur lié à un équilibre spatial et social, auquel succède un état postérieur issu d’une évolution rapide ou lente.(Segaud 2007). Ces reformulations de l’espace peuvent être endogènes ou exogènes.

  • Endogène (volontaire, progressiste) quand l’ordre nouveau provient d’un système Étatique interne. Ce type est planifié et intègre des structures privées et des institutions étatiques dans la redéfinition de l’espace. Il est du ressort de l’aménagement du territoire.
  • Exogène (violente) quand les transformations servent une visée colonialiste. Dès lors, l’espace traditionnel est modelé aux fins d’acculturer les habitants par une modification de L’habiter et Le Distribuer.

La Gangstérisation de l’Espace ou une Reformulation Violente Inédite

 Ces clarifications étant portées, il revient maintenant de classifier les événements de Martissant et des autres zones concernées dans l’une des typologies énoncées plus haut en rapport avec «Le transformer et le Reformuler». Et c’est là toute la complexité de l’histoire. Aucune typologie ne concorde vraiment avec les derniers événements survenus sur ces espaces.

Dans les faits, il ne s’agit nullement d’une transformation architecturale de l’espace. Et il est impossible de parler de reformulation endogène, (volontaire progressiste). En effet, le pays a raté une telle opportunité quand après le séisme du 12 janvier 2010 un plan de reformulation endogène volontariste de la zone de Fort National et de Bowinfil (sou piste) fut conçu avec des coûts de réalisations de l’ordre de 250 millions de dollars américains chacun.  Ces maquettes furent exposées au Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE). Mais, aucun suivi ne fut donné à l’avènement du Parti Haïtien Tet Kale (PHTK) au pouvoir. De telles constructions auraient pu éviter l’érection anarchique et inesthétique de la zone de Canaan-Cesless.

La reformulation exogène violente de l’espace est à écarter totalement, le pays n’étant plus dans un contexte colonial ni sous occupation classique.

Ce qui se passe actuellement au niveau de Martissant, de Fontamara, du Bel-Air, Bas Delmas et quelques zones de Cité Soleil n’est pas uniquement une histoire de lutte de gangs pour une appropriation de l’espace à des fins économiques et politiques. S’il fallait attribuer une qualification anthropologique, j’opterais pour l’appellation de Reformulation endogène de type violente et anarchique de l’espace qui se réfère à une mixité des deux typologies émises par Marion Segaud.

  • Reformulation endogène parce qu’il est établi un lien entre le pouvoir en place, des acteurs politiques et économiques et la multiplication et fédération des gangs armés agissant sur l’espace. L’action est impulsée majoritairement de l’intérieur mais soutenue par une frange de l’international.

Cette reformulation est-elle consciente ou inconsciente au sein des autorités ou des gangs armés ??  Si elle est consciente, cela signifie que des mains cachées orientent et décident d’une nouvelle forme d’aménagement de cet espace. Incendier les maisons, créer une situation de panique et de peurs  pourraient être une stratégie pour forcer les habitants à fuir et abandonner les lieux. Mais si elle est inconsciente, cela renverrait à un non- contrôle des actions des gangs par les autorités et dans ce cas, il faut s’attendre à une situation purement chaotique et de non-retour et à la suite desquelles, il va falloir penser à une nouvelle vocation du littoral allant de Cité Soleil à Carrefour. Dans les deux cas, la transformation et la reformulation de l’espace deviennent inévitable.

  • Reformulation endogène de type violente et anarchique parce que de nouvelles configurations spatiales s’imposent aux esprits au détriment des anciens repères symboliques quant au mode d’habiter et aux repères physico-administratives en lien avec l’aménagement du territoire. A rappeler ici que les reformulations violentes s’appliquent par des forces extérieures (colonisation/occupation) voulant modifier l’espace suivant leurs propres visions du monde. Or, les forces sont nationales (gangs armés) et elles exercent leurs influences sur l’espace. Par exemple, l’influence spatiale du chef de gang Chen Mechan s’étend sur deux communes  (bas Croix-des-Bouquets et une portion de la commune de Tabarre/Croix des missions – Cazeau). «Lanmô San Jou» du gang des Mawozo tente d’étendre ses tentacules sur toute la commune de la Croix-des Bouquets en passant par Claircine, Route de Frères  (commune de Tabarre). Ceux de Village de Dieu  et de Grand Ravine (Izo 5 segond associé à Ti Lapli) envisagent de déloger «Christ La» de Ti Bwa (3ème circonscription de la commune de Port-au-Prince) pour arriver dans les zones de Taras et de Grenier commune de Pétion-ville avec l’aide du chef de gang «Ti Makak». A noter qu’en certains endroits,  l’influence des autorités municipales se trouve totalement effritée face à celle des chefs de gangs.

Au final, la question de l’aménagement du territoire se pose dans toute son acuité et interpelle les grands esprits visionnaires aux capacités anticipatrices. Alors, à quand une véritable prise de conscience jointe à une velléité  politique de l’Etat d’enclencher un véritable processus d’aménagement du territoire national ? Quid du leadership du Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) via la Direction de l’Aménagement du Territoire de Développement Local et Régional (DATDLR) ? Quel est l’avenir des zones de Martissant, Bel-Air, Fontamara, Bas Delmas, Cité Soleil ? A qui profite l’incendie des maisons et quel  sera le statut du foncier de ces zones? Les autorités gouvernementales accepteront-ils toujours que la population s’étale anarchiquement sur l’espace sans un plan d’urbanisme en conformité avec un Schéma National d’Aménagement du Territoire ?

A ces espaces assiégés aujourd’hui, il faut les remplacer par un autre tableau beaucoup plus humaniste.

Modifier l’espace pour modifier les comportements !!!!

Gangstérisation de l’espace ou le défi du XXIème siècle pour l’aménagement du territoire en Haïti

 

Marie Florance JEAN PIERRE

Maître en Administration Public, ENAP/Québec

Anthropologue, Juriste

En savoir plus:

Croix-des-Bouquets: aucune installation policière n’a été attaquée selon la PNH

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